SI SPECIAL ETE 97

le techno-quotidien

dessin Enrico

Le démon de MIDI

par Spoon, alias Predag Viceic, Club_internet

musique s'il vous plait

musique s'il vous plait

musique s'il vous plait


Le XX ème siècle touche à sa fin et le progrès technologique devient de plus en plus rapide et difficile à suivre par le commun des mortels. On entend des propos qualifiant Internet de réseau anarchiste et pornographique. De plus, le nucléaire, étant qualifié à ses débuts comme ressource d'énergie du futur, commence à inspirer des craintes fondées ou non. L'informatique devient un domaine où seuls quelques mordus arrivent à suivre les machines, les unes plus puissantes que les autres, qu'on nous balance sur le marché à une vitesse époustouflante. Pour le reste du monde ce n'est qu'une suite de numéros, le plus grand numéro signifiant le meilleur ordinateur. Le progrès technologique inspire des craintes. Il crée le chômage et met le pouvoir entre les mains de quelques personnes bien placées. Il est naturel que la société actuelle soit atteinte du virus anti-technologique. Même dans les domaines où cette crainte n'est pas fondé.

La musique aussi suit cette (r)évolution. La calculatrice a remplacé la règle à calcul et Internet commence à remplacer le journal, écrit ou télévisé. Peut-on s'attendre à ce que rien ne remplace le violon, la guitare ou la batterie? Non! les synthétiseurs modernes remplacent absolument tous les instruments de la même manière que les images de synthèse remplacent les maquettes antédiluviennes des premiers films à effets spéciaux! La raison est simple, c'est plus facile et moins long. Au lieu d'avoir cinq, six ou plus de musiciens à mettre d'accord, un ordinateur et quelques synthétiseurs suffisent. Bien sûr je n'irai pas jusqu'à affirmer pouvoir remplacer Clapton ou Ellington avec un P.C., mais il leur serait bien utile. Il ne faut pas oublier que l'ordinateur est un instrument et c'est au musicien de faire de la musique de qualité. L'avantage avec la musique électronique est qu'on peut remplacer des dizaines d'années de conservatoire et d'exercices techniques par seulement quelques heures d'apprentissage informatique. D'ailleurs qui se fatiguerait à calculer 17!, si une calculatrice le fait en quelques dixièmes de seconde. Pareil pour l'ordinateur qui peut jouer juste et aussi rapidement qu'on le veut sans pour autant devoir s'exercer des heures durant. Beaucoup de sceptiques me diront qu'on ne pourra jamais avoir l'expression sentimentale humaine dans la mélodie jouée par un ordinateur. Je ne les contredis pas, mais le futur de la musique risque de nous apporter quelques surprises.

Comment un ordinateur peut-il intreprêter une musique sur des synthétiseurs, et surtout comment ces synthétiseurs qui ne sont que d'autres ordinateurs, peuvent-ils reproduire les sons semblant si naturels et en créer d'autres beaucoup moins souvent entendus? Il y a plusieurs manières de créer un son. L'exemple le plus ancien d'instrument rendu électr(on)ique est sûrement l'orgue. Bien qu'ils aient été conçus pour imiter un instrument de musique classique, les vieux Hammond ont vite été adoptés par les jeunes groupes de rock naissants. Qui ne se rappelle la musique, dite satanique des Doors, ou les solos du célèbre Lazy de Deep Purple? Les goûts ont évolué et ces amas de lampes et de résistances produisant des sons aucunement naturels ont été acceptés par le public. Et ceci au point de devenir objet d'un culte et mériter à juste titre le rang de classiques. Mais comment peut-on vanter la chaleur du son d'un Hammond ou d'un Rhodes et ne pas accepter les sons dits Techno? C'est sûrement une question de temps. Les orgues analogiques (à la différence des numériques ou synthétiseurs), ont connu un grand succès et ont incité des nombreux fabricants à se lancer dans ce domaine. Roland (http://www.rolandcorp.com/), Korg (http://www.korg.com/), Protheus, Moog et nombre d'autres s'attaquent à ce nouveau marché. La vraie révolution fut la conception des orgues électroniques de la nouvelle génération par Yamaha (eh non, ils ne font pas que les motos!). Le premier orgue électronique numérique a été créé, nom de code DX. Ces orgues créaient le son par le fameux procédé de la synthèse F.M. ( http://rasi.lr.ttu.ee/soft/linux/sound-alpha-1/section2_4_3.html ), d'où l'origine du nom synthétiseur. La synthèse est fondée sur la théorie selon laquelle on peut produire des sons complexes avec des sinusoïdes simples, à condition de les combiner avec les moyens de la modulation de fréquence. La complexité du son dépend du nombre de générateurs de son (opérateurs) qui créent les sinusoïdes. A l'aide de ce procédé, on obtient des sons réalistes pour des instruments avec les harmoniques habituelles. Les sons clairs, métalliques ou obtenus par percussion, comme le bruit d'une cloche, sont particulièrement bien imités par cette méthode. DX-7( http://www.sonicstate. com/synth/yamaha_.html ) fut un vrai succès et les fabricants se tournèrent vers d'autres moyens de synthèse du son, abandonnant ainsi le vieux Hammond et ses lampes. Peut-on critiquer cet abandon du son si chaleureux du Hammond, pour prendre un synthétiseur qui n'a ni âme ni coeur? En se rappelant des solos de Walk of Life de Dire Straits sur ce même DX-7 cela n'est pas concevable. Pink Floyd, Queen et beaucoup d'autres l'ont adopté car il laissait la place à la fantaisie pour la création du son. Toutefois le DX-7 n'était pas assez user friendly et avant de pouvoir faire ce qu'on voulait avec il fallait lire et comprendre le volumineux manuel d'utilisation. Beaucoup ne l'avaient hélas pas fait. Les nouvelles techniques de synthèse du son envahirent le marché et les premiers échantillonneurs (samplers) apparurent. Ces nouveaux synthétiseurs pouvaient enregistrer le son analogique et le stocker de façon numérique dans leur mémoire vive ou sur disquettes, ou plus tard sur les disques durs. En d'autres termes il suffit de jouer un do sur une trompette devant un micro relié au sampler et d'enregistrer ce son. Puis, on assigne ce son de la trompette, maintenant numérique et dans la mémoire du sampler, à la touche do du clavier du celui-ci. Et le tour est joué. En jouant sur le clavier, le son sort et est modifié en fonction de la hauteur de la note. Le sonnera ainsi comme un et un la comme un la. Pour plus de ressemblance on peut échantillonner (sampler) toutes les notes de notre trompette et les assigner à toutes les touches de notre sampler. On peut également ajouter un ou plusieurs effets acoustiques à ce son (delay, reverbe, flanger, phaser, chorus...). Les Emax de
E-mu Labs
( http://bunji.realitycom.com/kilo4-3/samplers/emax1.htm ) ont eu tout de suite leurs adeptes. Le Korg lance sur le marché le fameux M1. Il utilisait la synthèse AI avec laquelle les sons, appellés timbres ou sons PCM, étaient stockés par défaut dans la mémoire et assignés à leurs touches respectives. On ne peut pas changer le son de base (le PCM) que moyennant les cartes de RAM sur lesquelles se trouvaient les nouveaux timbres. Ces cartes sont fabriquées naturellement par Korg Inc. La révolution qu'a provoquée le M1 était due à ses effets numériques époustouflants. Au nombre de trente-trois ils pouvaient être ajoutés au son de base, deux effets à la fois toutefois. En plus les nombreux filtres dynamiques modifiaient le son en fonction du mouvement de la manette (joystick) et de la force avec laquelle on appuyait sur les touches (aftertouch). Mais ces options existaient déjà sur les synthétiseurs plus anciens. La synthèse AI a évolué et laissé la place à la synthèse AI2 ( 01-W de Korg (http://www.sonicstate.com/synth/Korg01W.html)). Yamaha a évolué dans la série SY et E-mu ont été rachetés par Creative Labs Inc. Roland fait des progrès et crée toute une série de synthés numériques. Le son n'aura bientôt plus de secrets.

Communément, on a considéré le synthétiseur comme un instrument devant être joué par la main humaine, à quoi servirait sinon le clavier? Ce sont les artistes qui créent et jouent la mélodie et non l'ordinateur! Encore faux. Les artistes électroniques de nos jours créent des partitions que l'ordinateur lit et joue ensuite sur des synthétiseurs ou sur des samplers. Incroyable? Pas du tout. Il aura suffi de créer un langage que tous les synthétiseurs et les ordinateurs comprennent et c'est ainsi que le standard MIDI ( http://netrunner.net/~jshlackm/midiinfo.html ) a été créé. MIDI (Music Interface for Digital Instruments) est l'ensemble des conventions de codage qui une fois implementé dans le synthétiseur ou ordinateur permet leur communication. Ainsi l'ordinateur va envoyer la note, la vélocité, le timbre et toutes sortes d'autres contrôleurs de paramètres que le synthétiseur va comprendre et exécuter en émettant le son désiré. Peut-on jouer la guitare, le piano, la trompette et la basse à la fois? Peut-on y ajouter un orchestre philharmonique ainsi que le bruit d'un ruisseau? L'ordinateur le peut et le fait très bien. Qui aurait préféré Jean-Michel Jarre jouant d'un seul instrument, au lieu de voir son talent s'épanouir devant un apprenti obéissant jouant avec justesse et précision les mélodies issues du cerveau du maître? On ne peut pas critiquer l'instrument. L'ordinateur qui guide les synthétiseurs comme un chef d'orchestre, appelé un séquenceur, contient en lui toutes les partitions et beaucoup plus. Il contient les informations sur l'expression de chaque note, leur durée et les effets attribués à cette note spécifique. Il connaît quel synthétiseur doit jouer quoi et à quel moment. Comment ne pas craquer devant de telles possibilités?

Les percussions... auxquelles nous ajoutons une basse... et finalement une mélodie!

Cette nouvelle technologie musicale a vite eu ses adeptes, et comme cela se passe toujours, elle a suscité le refus des défenseurs des vraies valeurs et de la vraie musique. A les croire, la seule vraie musique devrait être celle jouée quelque part au Zaïre sur un tronc creux il y a quelques milliers d'années. Comment peut-on aimer Chopin et refuser les Beatles? De même peut-on haïr les Chemical Brothers en aimant les Doors?

Il est vrai que faire de la musique électronique peut paraître plus facile que de jouer d'un vrai instrument. Sous un certain angle c'est tout à fait juste. Je suis un musicien jouant depuis seize ans du piano dont quatorze dans un conservatoire. J'ai suivi des cours de solfège durant neuf ans et chanté pendant trois ans à la chorale. J'ai joué cinq ans dans différents groupes de rock et blues en faisant une quinzaine de concerts. J'ai fait du piano bar et le fait de jouer seul m'a tourné vers la musique MIDI. Actuellement je joue avec Flying Red Fish, une formation électro-ambient, jungle, hard-step, Drum 'n Bass, trip-hop, house, underground et expérimental. Depuis le début j'ai mis sur pied d'égalité la musique classique et la musique contemporaine, la Techno y compris, ce qui me permettra, je l'espère, d'illustrer quelques différences principales entre ces deux approches musicales. Un bon pianiste n'est pas celui qui se contente de jouer les notes justes et à la bonne vitesse. Il faut investir ses sentiments dans l'oeuvre qu'on interprète. La position du corps, les mouvements de bras et même, aussi incroyable que cela paraisse, les sentiments et l'état d'esprit qu'on a au moment de jouer, sont un moyen puissant de changer le timbre de la note et de la faire varier dans le temps. Nous pouvons ouvrir une note avec le mouvement approprié des bras ainsi que lui imprimer un effet trémolo, de pratiquement la même manière que sur une guitare ou un violon. Le piano et le pianiste ne font physiquement qu'un et il est naturel que les mouvements du pianiste, même les plus imperceptibles, influencent le son. Ainsi nos émotions ressortent de la mélodie qu'on joue. Quoiqu'indirectement, cela est tout à fait possible avec un séquenceur et les synthétiseurs. Les nombreux paramètres appelés les contrôleurs permettent de modifier le son de nombreuses manières. Nous pouvons étouffer le son ou le rendre plus clair ainsi que changer son attaque ou sa réponse à la vélocité. Tout est possible dans le domaine du numérique. Nous pouvons prendre la voix d'un(e) chanteur(se) et s'en servir comme d'un timbre ordinaire. Toute onde sonore audible, même avec des harmoniques complexes, peut servir comme départ d'un nouveau timbre ou morceau. On peut même se permettre de négliger la mélodie en se consacrant uniquement au son et ses variations dans le temps.

La mélodie de base... avec un peu plus de sentiments

Les performances sur scène de groupes jouant de la musique MIDI sont souvent vues d'un oeil moqueur à cause de l'apparente inactivité derrière ce tas d'écrans et de claviers. On ne fait rien, l'ordinateur fait tout. Tout de même ceci n'est pas évident. L'ordinateur peut tomber en panne ou rester bloqué nécessitant un redémarrage. Les synthétiseurs peuvent être sujets à des MIDI overflow (note qui reste coincée à l'intérieur dune boucle). Le trac d'un musicien MIDI est pire que celui d'un musicien ordinaire. Un piano ne peut que rarement subir un problème d'ordre technique, tandis que pour un ordinateur cela arrive plus souvent. Toutefois, ce qui est important est le plaisir que le public ressent en écoutant de la musique, et la musique MIDI peut nous en apporter pour autant que nous soyons prêts à l'accepter. Ceci n'est-il pas suffisant pour être convaincu de la validité de la musique MIDI?

La musique MIDI a repoussé les limites connues auparavant. Il est évident que le futur est électronique et que le présent le deviendra de plus en plus. Alors pourquoi rester cloîtré dans le refus des changements et ne pas donner une chance à cette nouvelle sonorité? Serions-nous en train de nous enfoncer dans le racisme de nos ancêtres qui refusaient le blues parce que il était joué par les noirs?

Nooooon! (...)


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© FI SPECIAL ETE du 2 septembre 1997