SI SPECIAL ETE 97

le techno-quotidien

dessin Enrico

Mais, le quotidien de qui?

Panos Tzieropoulos, e-mail: Panagiotis.Tzieropoulos@itep.dgc.epfl.ch,
EPFL-DGC, Institut des transports et de planification

Les changements les plus profonds sont aussi les plus subtils. Ce sont ceux / que l'on subit / que l'on vit (biffez le terme inapproprié) sans s'en rendre compte. Ce sont ceux qui ne portent pas encore l'étiquette qu'un futur historien leur attribuera - peut-être - plus tard. Qui aurait pensé, il y a quelques siècles, en voyant Luther placarder une affiche sur la porte d'une église, qu'il assistait au tout début de la Réforme qui allait façonner de manière durable le quotidien d'une grande partie de l'humanité? (pour être honnête, c'est une réflexion que j'ai piquée quelque part, sans plus me souvenir où...).

Ce sont les idées qui me sont passées par la tête lorsqu'un beau matin printanier j'ai naïvement accepté la sollicitation de coordonner quelques contributions liées aux transports, sous le thème général «L'informatique change le quotidien».

Le quotidien, mais lequel? Le mien, le vôtre ou le leur? Le quotidien de celui qui étudie les transports, le quotidien de l'usager, ou bien le quotidien de l'exploitant?

Mon quotidien

Pour ce qui concerne le mien, planificateur présomptueux et enseignant par moments cette noble matière, l'affaire était entendue, depuis quelque temps déjà. Avec mon consentement, l'informatique a envahi ma vie professionnelle, en passant par la grande porte. De cet envahissement, je recueille les fruits tous les jours, parfois avec un étonnement enchanté. C'est tellement vrai que l'on se demande comment on faisait avant. Question théorique, s'il en est, à réponse facile: on NE faisait PAS! L'informatique a engendré la mutation de plusieurs aspects d'une profession qui, sans elle, s'apparentait souvent à un art divinatoire, réservé à quelques élus dont l'intuition innée leur permettait d'empoigner des problèmes que l'absence de connaissances ou d'instrumentation rend inaccessibles à l'approche purement rationnelle.

Incidemment, l'informatique a aussi envahi ma vie privée de manière plus insidieuse ­ plus sournoise diraient certaines personnes qui partagent ma vie ­ au point que LA machine occupe une place de choix dans l'équipement domestique de base. Oui, je sais qu'on peut vivre sans télé ni voiture, mais on peut aussi vivre célibataire; le risque de s'associer à un partenaire envahissant n'a jamais constitué une raison suffisante pour rentrer dans les ordres. Pourquoi donc refuser certains équipements dont seul l'abus fait que les inconvénients en effacent les avantages?

Notre quotidien

Sécurité, efficacité, économie et protection de l'environnement: dans tous ces aspects, l'apport de l'informatique est considérable. Et comme pour pas mal d'autres activités, l'informatique dans les transports permet de réaliser ce qui était impossible autrement. Elle aide aussi à mieux faire ce que l'on savait déjà faire.

Les exemples prolifèrent. L'antiblocage des freins (ABS) atténue souvent les conséquences de la réaction instinctive d'un conducteur inexpérimenté face à un obstacle inattendu. En aviation, les nouvelles fonctionnalités sont si multiples, qu'on a dû s'inventer le néologisme d'avionique. Puis, n'oublions pas, on peut de nos jours réserver depuis la Suisse son vol domestique aux États-Unis, ce qui nous permet parfois de payer plus cher pour la même prestation, mais ça, c'est un autre chapitre.

On serait lacunaire, en ce moment, si l'on ne mentionnait pas les incontournables autoroutes de l'information. Comment pourrait-on oublier que grâce à Internet on est capable aujourd'hui de trouver la succession de vols qui permettent d'aller de Dublin à Roma (en Australie, c'est sérieux..., via Hongkong, Singapour ou Bangkok, puis Brisbane) en six fois plus de temps qu'il n'en fallait à l'agence de voyages pour découvrir que c'est l'Italie qui était concernée? Je sais, je deviens polémique, mais le terme autoroutes de l'information a du vrai, pour ce qui concerne au moins sa première partie: il s'agit vraiment d'autoroutes, comme celles que l'on pratique aux périodes d'hyperpointe, le dimanche soir, au retour d'une journée de ski. Jamais le parallèle entre l'informatique et les transports n'a été aussi vrai...

Le personnel des transports et leur quotidien

Avez-vous pris dernièrement le train? Avez-vous constaté avec quelle élégance l'indicateur imprimé que le contrôleur portait sur lui a été remplacé par une sacoche rouge, contenant un appareil interrogeable en temps réel, du dernier cri technologique, pesant au moins huit kilos et capable de résister à un choc violent contre la moquette après une chute vertigineuse de 86 centimètres? Le cahier des charges pour le développement de cet appareil fut certainement une passionnante aventure technico-administrativo-bureaucratique, à laquelle l'EPFL a opportunément su échapper.

Savez-vous les raisons premières de la résistance des camionneurs américains à la localisation par GPS? Pour ceux qui ne sont pas encore au parfum, avec un récepteur GPS embarqué, associé à un calculateur, on dispose dans le véhicule d'une localisation permanente; vous couplez ça à une radio qui transmet à la centrale ces coordonnées et le tour est joué; la centrale sait en tout moment où se trouve chaque véhicule. Or, les camionneurs aux Etats-Unis (heureusement, ce n'est pas comme ça chez nous, bien entendu) font comme les marins: ils ont des points de passage obligés à chaque port, même si ce n'est pas tout à fait sur le trajet optimal; ils ont apprécié moyennement le fait que certains stop-over soient désormais connus.

Avez-vous entendu parler de Socrate? Non, pas mon grand-papa, celui qui déclarait qu'il ne savait qu'une chose, à savoir qu'il ne savait rien. Je pense à l'autre, celui qui prétendait tout savoir. Socrate fut en effet le nom donné par les chemins de fer français (SNCF) au système d'information et de réservation des places dans les trains. Adapté de produits fonctionnant avec succès auprès de compagnies aériennes, mais insuffisamment testé dans sa version ferroviaire, son introduction provoqua une gabegie profonde et généralisée. Il a fallu plus d'une année à la SNCF pour s'en remettre.

Soyons optimistes

Heureusement, à côté de certains flops caricaturaux, dont l'avantage premier est de démontrer que l'application du principe de Peter s'étend bien au delà des bipèdes mammifères dotés de la faculté de raisonner, les exemples d'applications réussies prolifèrent. On s'en rend compte la plupart du temps uniquement à l'occasion des défaillances du système. La ponctualité de nos trains, l'efficacité des carrefours routiers régulés, l'aptitude de nos aéroports à faire face à des pointes exceptionnelles sont de plus en plus garanties par le recours à des applications informatiques. Des fonctions essentielles de sécurité recourent de plus en plus souvent à des instruments informatiques.

Deux tendances de fond expliquent et justifient ce recours croissant à l'informatique: la sophistication et la complexité toujours croissante des systèmes et des fonctions à gérer, d'une part; la quête de la performance technico-économique (amélioration du rapport prix /performances), d'autre part. Bienvenue donc au monde des transports de l'ère de l'information!

Écrit à Göteborg, mai 1997

P.S.: Ne me demandez pas ce que j'y faisais. J'y ai participé aux travaux d'un projet européen, consacré à l'étude des effets pervers de l'introduction des nouvelles technologies dans les transports...


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© FI SPECIAL ETE du 2 septembre 1997