FI SPECIAL ETE 96

... onde a terra se acaba e o mar começaá...
(Camões)

de Lisbonne - Portugal
par Emanuel Dimas De Melo Pimenta, ASA Art and Technology, Lisbon Section

LISBOA - Museu Nacional dos Azulejos Madre Deus

Zéro

Table des matières


Pour John Wheeler, le physicien américain qui est à l'origine de l'expression les trous noirs, tout n'est que 0 et 1, tout phénomène n'est qu'information, la frontière d'une frontière n'est que ZERO! Pour reprendre ses propres mots the boundary of a boundary is zero. En dernière instance, tout n'est en fait qu'une question de perception sensorielle. Toute chose qui à première vue peut sembler ne pas être liée aux sens -áles mathématiques, l'abstractioná- en relève par la déduction, l'induction ou l'abduction. Ainsi l'ordre cosmique, le logos d'Héraclite, n'est rien d'autre que le miroir de nos propres sens. Cette idée fut aussi celle de Giambattista Vico, il y a de cela quelques siècles.
On pourrait même comme solution à cette énigme, se souvenir que le mot sanscrit vac, la racine étymologique du mot voix, signifie à la fois voix et dieu, révélant ainsi une curieuse et lucide interprétation de l'idée de Dieu.

Changez votre palette des sens et tout changera!

Le miroir du miroir dans le langage du langage, la surface de la peau de la planète, c'est certainement dans notre cosmos de complexité plutôt que de hiérarchie, la première image du cyberespace.
L'image d'un labyrinthe, qui dévoile le tissu de séduction entre Ariane et le Minotaure dans la procédure heuristique de Thésée, projette une idée de hasard et de précision, d'erreur et d'excellence, en fait, navigation et stratégie. Des démarches semblables existent avec Osiris: les murs de ses temples sont littéralement couverts d'information. Temples-religion ou temples-divinité, ici l'initiation n'est pas qu'information mais un chemin sacré à découvrir dans et à- travers l'information.
C'est le secret des dieux égyptiens.

On retrouve le même principe dans la construction des temples indiens, où chaque bâtiment sacré est à l'image du corps humain comme une représentation physique du cosmos. Temples-information, construits pour l'extase de la découverte, comme dans le Satori du Zen.

En termes de sensations, cette stratégie n'est-elle pas exactement la condition essentielle de l'homme vivant au milieu de la forêt, exposé directement aux desseins de la Nature?
Le sentier et l'information.
L'erreur et l'excellence.

Ce n'est qu'avec les dents du Dragon semées par Cadmos, l'équivalent de l'invention par les Phéniciens de l'alphabet phonétique, passage de l'oreille à l'oeil, qu'a débuté la Paideia grecque.

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une super-information à l'intérieur d'un labyrinthe

Que contient le cyberespace: une super-information à l'intérieur d'un labyrinthe d'infinis chemins possibles; c'est la fin de l'idée de frontière, de limite, d'histoire, d'armée, d'église et de famille, pris en leur sens traditionnel.
Des doigts qui peuvent s'étendre sans limite, des yeux qui traversent des murs apparemment solides et des senteurs qui voyagent à des vitesses supersoniques. Des yeux, des oreilles, des peaux, des odorats et des goûts d'une dimension autre que simplement bio-logique. Dans l'information de l'information, le temple-corps contemporain est la peau d'un nouvel être humain. Le cyberespace projeté dans toutes les directions par de nouvelles prothèses sensorielles génère un nouveau corps en perpétuelle mutation. Ainsi, les conceptions classiques des limites corporelles, et même du libre-arbitre, n'ont plus de sens. Tout n'est qu'une question d'échelle symbiotique. Mais, parce que le phénomène n'est rien d'autre que de l'information -átout n'est que 0 et 1á-, dans le miroir du miroir de ce que nous appelons culture, le cyberespace commence à devenir une référence concrète et quotidienne pour une part importante de la population. Inutile de rappeler que dans les 4 prochaines années environ 20% de la planète sera connectée à Internet.
L'émergence de cette logique de labyrinthe se retrouve partout, depuis le design industriel jusqu'aux arts graphiques, l'éducation, l'économie ou les systèmes de télécommunications. L'inconscient, qu'il soit individuel ou collectif, devient le masque d'une logique dans laquelle émerge un être humain presque médiéval: un illettré de la fonctionnalité.
Pour cet humain, la culture ne signifie rien: la culture prise dans le sens étymologique indo-européen qui signifie entourer une proie. Tout ce qui lui importe, c'est l'information et même l'hyper-information. Ainsi, le cosmos planétaire, post-alphabet et massif, se dévoile être une somme nulle, atomisée et dénuée d'intention; sans histoire, sans principes, sans éthique.

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La fin de l'Etat-nation

L'Autre, décrit par le magnifique personnage du télanthrope de René Berger, se présente archaïque, comme dans le sens grec archos, non linéaire, auto-assemblé, auto-organisé et chaotique. Pour lui, l'important est l'éthique dans toutes les conditions humaines, dans son sens global, à travers une logique de coordination et de synthèse.
Pour l'illettré, submergé par l'information désordonnée, ce qui émerge est une nouvelle éthique, désintégrée par la combinaison d'un ethos incommensurable sans aucune synthèse.
Pour eux deux, le télanthrope et l'illettré fonctionnel, la Loi et la figure de l'Etat-Nation, toutes deux établies par une logique romaine de la propriété et du territoire, disparaissent, se volatilisent. Les départements et autres classifications disparaissent aussi. Tout devient, comme ce texte, une auto-référence à d'autres fenêtres ou d'autres liens.

Comment oublier cet épisode terrible du Mahabharata où Arjuna est placé en plein désert, au milieu de sa famille divisée en deux clans opposés, prêts à se détruire mutuellement? Quelques instants auparavant, Ghandari, le roi aveugle, les yeux couverts, avait affirmé que lorsqu'on préfère ses propres enfants aux enfants des autres, la guerre est proche.

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25 avril 1974 - Maria Helena Viera da Silva

3 milliards d'individus vivent dans des conditions primitives

Sur cette planète, il y a peut-être 89000 cinémas, presque 300 millions d'individus y vont chaque mois. Il y a environ 790 millions de postes de télévision dans le monde qui connectent au moins 35% de la planète! Aujourd'hui, cependant, la moitié de la population mondiale n'a accès à aucune source d'énergie commerciale. Et environ 3 milliards de gens vivent dans des conditions primitives, comme s'ils n'étaient pas encore entrés dans le Moyen-┬ge! La population mondiale augmente chaque semaine de la taille d'un pays comme le Portugal ou la Hongrie, chaque année de la taille du Mexique, et tous les dix ans de la taille de la Chine! Au Zaïre, qui compte à peu près 40 millions d'habitants, il y a un poste de télévision pour 1000 ! Au Bangladesh, avec presque 120 millions de gens, on trouve un exemplaire de journal pour 130 personnes!

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Une guerre intestine et tranquille

Dans la logique de la complexité, toute conclusion finale est dénuée de sens. Toutes les conclusions sont devenues, a priori, relatives et provisoires. Auparavant, la guerre avait ses propres étapes et scénarios, en général des défaites ou des victoires indiscutables. Mais aujourd'hui! Une guerre intestine et tranquille, sans début, milieu ni fin, comme si elle se passait parmi les membres d'une même famille.

Distribuée par la télévision, dans les rues des cités, dans les magazines, sur les écrans d'ordinateurs, dans les cinémas les radios ou les livres, la guerre se transforme en un phénomène urbain, nanotechnologique et subtil; elle n'est plus institutionnelle mais fait partie du domaine public. Pour cette nouvelle guerre, le désastre ne viendra pas d'une quelconque bombe magique, apocalyptique ou téléologique, mais d'une nano-erreur quelque part, dans la chaîne d'informations. La logique précédente, l'ancienne palette des sens, laisse place à un nouvel ordre, un nouveau cosmos. Pour cette structure, il n'y a plus d'apocalypse ou de guerre conventionnelle. Même si la guerre traditionnelle reste un évènement possible, elle échappe définitvement au cadre de la logique standard.

Le nouveau standard pour une confrontation martiale devient alors la recherche continuelle d'identité dans les instances urbaines -áles cités qui s'étendent de façon dévorante jusqu'aux campagnes.

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l'humanité sera-t-elle capable de survivre sans une force morale?

A la question qu'Yves Coppens formula brillamment: l'humanité sera-t-elle capable de survivre sans une force morale?, nous pouvons répondre par une autre question: y aura-t-il une force morale ou éthique si elle est directement reliée à la question d'identité? En d'autres termes, la violence ne serait rien d'autre que la quête d'une identité standard. Mais, l'identité standard par excellence, formalisée par la société littéraire post-Gutemberg, c'est la spécialisation du travail! Dans les seuls Etats-Unis ces dernières années, plus de deux millions de postes de travail ont disparu chaque année. Dans les pays en voie de développement, plus de 75% des emplois sont caractérisés par des tâches répétitives, facilement réalisées par des machines. Jusqu'à présent, il n'y a que 5% des entreprises à travers le monde qui ont commencé une mutation vers une culture d'informatisation et d'automatisation. Une transition qui certainement connaîtra une forte impulsion ces prochaines années, sinon ces prochains mois. De 1979 à 1992, la productivité industrielle a augmenté d'environ 35%, mais le niveau de l'emploi a chuté de 15%.

Quelques économistes, comme Jeremy Rifkin, développent la théorie d'une nouvelle société qui consacre la fin du travail.

De 1990 à 1994, le niveau de production industrielle mondial s'est accru de quelque 100%, mais le niveau de commercialisation des produits a augmenté de 400%. La perte de fonctions sociales, établies par le travail spécialisé, conduit à la violence. A cause de cette situation il y a à présent, des pays pauvres, violents ou non-violents, aussi bien que des pays riches violents ou pacifiques. Un autre scénario est celui de corporations virtuelles. Dans ce schéma, pratiquement tout le monde pourrait travailler depuis chez lui. Les grandes firmes seraient condamnées au profit d'innombrables et éphémères associations digitales.
Des réseaux de réseaux auto-entretenus.
Ces deux scénarios ne sont sans doute pas conflictuels.

La conception selon laquelle le progrès serait standard, uniforme, prévisible, atteignable par un objectif planifié est issue de la première société lettrée du 17ème siècle.

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Une réalité turbulente et créative

Dans l'ère du post-frontière, émerge la question du post-progrès; ce que l'on appelle évolution ne concerne plus exclusivement le futur mais suppose aussi une re-découverte du passé. Pour la cyber-humanité le passé devient aussi important que le futur, une image symétrique fascinante. Pour cette réalité turbulente et créative, une autre condition essentielle apparaît, produit de la sur-communication alliée à une sur-population, l'idée de liberté avec toutes les limitations que ce terme implique.

En Europe, les péages ont été implantés avec une vitesse vertigineuse. Cet instrument ne permet pas seulement une grande vitesse de transfert des données mais aussi le stockage d'informations sur un grand nombre d'usagers, contrôlant ainsi le comportement de millions de personnes. A la fin des annéesá80, on a développé la carte magnétique active qui permet la localisation de l'usager à l'intérieur d'un bâtiment. Un équipement qui a séduit les institutions officielles de contrôle. Ensuite, au début des annéesá90, ce fut le GPS (Global Positionning System) qui fut conçu et mis au point afin d'établir un système de communications via satellites capable d'informer de la position exacte d'un véhicule dans une ville ou sur une route. Mais de l'autre côté de l'équation, on voit que le GPS permet aussi de contrôler et d'identifier la position des individus. Le plus impressionnant est peut-être le fait que selon une enquête, les sujets-cibles de tels développements les apprécient, car ils les jugent comme un outil de défense légitime pour leur propre sécurité, plutôt qu'une limitation à leur vie privée.
Selon un vieux proverbe zen, si les idées de quelqu'un sont confuses, il ou elle deviendra esclave des conditions extérieures. Quel lien entre ce sage proverbe et le labyrinthe de la super-information? Le rôle des écoles et universités va certainement changer en profondeur dans les prochaines années; les méthodes privilégieront la formation humaine plutôt que simplement l'information, fondant une nouvelle Paideia.

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Ce qui disparaît de la vue de quelqu'un lui est interdit

En même temps que l'idée d'une nouvelle culture apparaît une nouvelle idée du crime. Comme le dit le Talmud, ce qui disparaît de la vue de quelqu'un lui est interdit. Cela signifie que ce qui n'est plus à l'intérieur du domaine privé de quelqu'un ne lui appartient plus; du point de vue de la culture judéo-chrétienne inside his or her sight.

C'est exactement ce que l'on retrouve avec Proust quand, dans La recherche du temps perdu, il montre que ce que nous savons n'est pas nôtre.

N'est-ce pas là la nature du cyberespace?

Tout ce que nous connaissons n'est pas nôtre.

De nouveaux crimes, une nouvelle liberté, de nouvelles idées et de nouvelles turbulences, dans un organisme qui ne connaît plus de frontière entre l'intention et le processus de décision.

Sur la voie de la métamorphose, une pensée forte de LaoTseu: savoir c'est ne pas savoir, là est l'excellence; ne pas savoir c'est savoir, là est l'erreur.
Erreur et excellence, pêle-mêle.
La nouvelle frontière.
La frontière des frontières.
Zéro.

TERRA INFORMATICA


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© FI-SP96-3 septembre 1996