FI SPECIAL ETE 96

El fin de cien años de soledad

de Bogota - Colombie
par Eduardo Sanchez , EPFL - Laboratoire de Systèmes Logiques

Internet en Colombie

Une expérience avec la collaboration de l'EPFL

Bien que j'aime continuer à croire que c'était sous forme de boutade qu'un responsable départemental de l'informatique à l'EPFL a affirmé un jour devant moi préférer la fermeture de la bibliothèque centrale à l'interdiction d'accès à Internet pour les étudiants, il est indéniable que, en très peu de temps, Internet, la très médiatique autoroute de l'information, est devenu un outil de travail indispensable pour les chercheurs.

Au-delà de ce fait incontestable, certains laudateurs d'Internet lui trouvent d'autres qualités, un peu plus discutables: vecteur de diffusion de la démocratie et du progrès matériel, outil d'aide au développement pour les pays du tiers monde, par exemple. Difficile de séparer la part d'utopie, indissociable à tout développement technologique important, de la réalité. En ce qui concerne les avantages de la société de l'information pour les pays en voie de développement, il me semble tout de même qu'assez souvent on oublie la réalité socio-économique du monde dans lequel s'inscrit Internet. Voyons quelques chiffres:

Si à ces chiffres on ajoute la disparité de ressources allouées à la recherche dans les pays du Nord et du Sud, il est inutile d'expliquer dans quel sens se font les transferts d'information dans Internet... Pour ne pas parler de la mainmise croissante des sites commerciaux sur le Web, qui pourraient le transformer en un énorme panneau d'affichage en peu de temps. Cet état de choses est facilement visible dans la liste des 125 meilleurs sites du Web publiée par L'Hebdo: il est rare d'y trouver un site en dehors d'un pays industrialisé, voire en dehors des USA. Il est donc remarquable d'y voir un site de la Colombie, pays connu sous nos latitudes presque exclusivement pour sa production de cocaïne: le site du journal El Tiempo de Bogota apparaît à côté du New York Times ou de CNN. Mais les choses deviennent plus intéressantes pour nous quand on sait que ce n'est pas un fait isolé, que des chercheurs colombiens utilisent couramment Internet, que d'autres serveurs aussi intéressants existent également en Colombie (une recherche dans AltaVista indique, par exemple, que Zarzal, ma ville natale, comme tout le monde le sait, apparaît dans 25 endroits) et que, surtout, la Suisse et l'EPFL en particulier ont contribué, directement et indirectement, à cet essor d'Internet dans un pays du Sud.

En effet, la première utilisation d'Internet comme moyen de communication entre les chercheurs colombiens fut la création, en 1990, par Fernando Rivera, physicien colombien du CERN, de Colext, un listserver pour des colombiens à l'étranger (à l'époque il n'existait en Colombie aucune liaison avec Internet). Le succès de cette liste (très rapidement il y eut plusieurs centaines de colombiens inscrits) a révélé le nombre et l'importance des chercheurs colombiens à l'étranger. Colciencias, l'équivalent colombien de notre Fonds National, comprit l'intérêt de mettre cette communauté en contact avec les groupes de recherche du pays: le réseau Caldas fut ainsi créé, avec des noeuds dans les principaux pays industrialisés, avec pour finalité la mise en contact entre les chercheurs colombiens de l'intérieur et de l'extérieur. L'un des premiers noeuds, et l'un des plus actifs fut le suisse, par l'intermédiaire de l'ACIS (Association Colombienne de Chercheurs en Suisse), dont je suis le président depuis sa création en 1992. Un premier lien, exclusivement de email, fut établi par Bitnet avec la Universidad de los Andes, principale université privée du pays. D'autres universités utilisaient le modem pour communiquer avec los Andes et de là avec l'extérieur. En 1993, les trois universités les plus actives, los Andes à Bogotá, Universidad del Valle à Cali et EAFIT, université privée de Medellin, se sont mises d'accord pour créer un réseau national, aux normes d'Internet. L'une de ces trois universités, l'Universidad del Valle avait signé depuis 1981, sous mon impulsion, un accord de coopération avec l'EPFL. Dans le cadre de cet accord, et avec le financement de l'Office fédéral des bourses, un professeur de UniValle, Gonzalo Ulloa, est venu comme stagiaire au LIT, où il est devenu assistant et a réalisé un travail de doctorat. Son retour en Colombie coïncida avec la création du réseau national et il fut nommé responsable du réseau à UniValle, ainsi que conseiller pour Colciencias. Fort de son expérience à l'EPFL, et aidé par les conseils des responsables du SIC, Ulloa implémenta à UniValle un réseau similaire à Epnet, par le type de matériel employé et non pas par sa taille, bien entendu. Une nouvelle intervention suisse est arrivée en 1993, quand Jerry de Raad, jeune diplômé informaticien de l'EPFL, fut engagé comme responsable du réseau à UniValle, sous les ordres d'Ulloa. De Raad est devenu rapidement un gourou des réseaux et ses conseils avisés furent utilisés par Colciencias et par plusieurs universités du pays. Le réseau à UniValle a pris également des dimensions importantes, avec plus de 700 noeuds connectés par fibre optique et plus de 2'000 adresses de courrier électronique. En 1994, la Colombie a finalement été connectée à Internet, grâce au financement d'un consortium d'universités avec Colciencias, similaire à Switch. C'était aussi l'année où Jerry de Raad choisit de rentrer au pays (mais sans couper ses liens avec la Colombie: Jerry est rentré avec une colombienne). Aujourd'hui ils sont mariés, heureux et attendent un enfant, installés en Californie, où Jerry travaille pour Logitech). Un nouvel ingénieur informaticien EPFL, Rolf Grau, est le remplaçant de Jerry. Et un troisième sera le remplaçant de Rolf cette année, lors de son retour. Entre temps, d'autres enseignants colombiens sont venus dans notre département d'informatique pour parfaire leur formation. Aussi, Walter Pineda, de UniValle, et Antonio Restrepo, responsable du réseau à l'EAFIT à Medellin et pionnier d'Internet en Colombie, sont aujourd'hui au LTI, Fabio Restrepo et Andres Perez, de UniValle, au LSL (ceci sans compter d'autres boursiers non informaticiens qui se trouvent aux départements d'électricité et de chimie). Aujourd'hui la culture Internet a envahi les universités colombiennes, le contact entre les groupes de chercheurs est devenu plus aisé, les discussions dans les News sont très actives, et les serveurs Web foisonnent, qu'ils soient académiques, commerciaux ou institutionnels. Si vous voulez avoir une autre image de la Colombie que celle diffusée par les pages internationales de nos journaux, faites un détour par les serveurs Web suivants:

TERRA INFORMATICA


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© FI-SP96-3 septembre 1996