Jusqu'à l'âme

par René Berger, Professeur honoraire de l'Université de Lausanne


The Fluoroscope, 1926, eau-forte de John Sloan (1871-1951)

Les médecins se sont très tôt intéressés à leur(s) prochain(s) qui, défaillant quelque part par définition, leur offraient (et leur offrent toujours) un atelier de choix, souvent même un chantier à coeur ouvert.

Témoin, après les clystères d'auguste mémoire, les autopsies immortalisées par le génie d'un Léonard de Vinci ou les écorchés sublimés par celui de Vésale. De quoi s'interroger sur l'étrange mariage entre l'art et le cadavre, comme si l'artiste, après s'être consacré longtemps à représenter ses semblables (comme c'est bien dit!), sous leur apparence noble, séduisante de vivants (que n'a-t-on pas dit d'Apelle, portraitiste officiel d'Alexandre le Grand, et de Zeuxis, maître du clair-obscur ?), ont résolu sur le tard de s'en prendre aussi à l'homme, cet inconnu (bien avant Carrell). Se détournant de l'extérieur, reconnaissable et repérable, ils décident de s'aventurer vers l'intérieur insolite, fait d'os, de téguments, d'humeurs, de sanie, de muscles, de tendons. L'envers du décor soudain promu au premier plan ? A quoi avaient préludé tout au long du moyen âge, il est vrai, tant de scènes de martyre, qui mêlent la chair suppliciée au resplendissement des auréoles, comme si la chirurgie, préfigurant l'investigation informatique, prenait des garanties sur la sainteté, en tout cas sur l'âme. Ce que Rembrandt porte à son point de perfection dans sa sublime Leçon d'anatomie, qui harmonise la floraison vénéneuse du cadavre avec les fraises amidonnées des praticiens tendus par la concentration.

On comprend dès lors la fortune des rayons X, qui livrent sur commande la photo de notre identité intérieure, quitte à assaisonner le patient, surtout le technicien, de quelques radiations intempestives. Mais voici qu'à son tour l'électronique met ses escadrons d'électrons à disposition pour traquer toujours de plus près notre for(t) intérieur ­ paradoxe d'autant plus déconcertant que, plus l'outil s'affine, plus le secret insidieusement se dérobe. Ce qui, loin de décourager médecins, techniciens, informaticiens, aiguise leur zèle, jusqu'à l'hybris. Que commet gaillardement J.P. Changeux, qui déclare au terme de l'Homme neuronal : «Les possibilités combinatoires liées au nombre et à la diversité des connexions du cerveau de l'homme paraissent en effet suffisantes pour rendre compte des capacités humaines. Le clivage entre activités mentales et neuronales ne se justifie pas. Désormais, à quoi bon parler d'Esprit?» [1]. A quoi l'on serait tenté de souscrire si l'auteur ne pouvait s'empêcher de faire une boutade, ce qui est la moins bonne manière, en l'occurrence, d'en finir avec l'Esprit! Innombrables nonobstant les tentatives de la même farine, qui flattent, sous prétexte de science, un matérialisme complaisant, voire complice. Et les assauts de se multiplier pour faire rendre gorge, si l'on peut dire, au cerveau, jusqu'ici récalcitrant. Forts de la mise en batterie complémentaire de la technique RMN, résonance magnétique nucléaire et de celle de la caméra à positrons (ou positons), les scientifiques s'auto-hypnotisent à suivre à la trace le trajet d'une pensée, sous-entendu, la pensée elle-même? Et les analyses de proliférer, toujours plus fines, et l'ombre de la pensée, toujours plus nette, de se profiler sous l'oeil de l'expérimentateur qui finit, la self-fulfilling prophecy aidant, par confondre l'ombre avec la proie, le cérébral avec le mental. Jusqu'à l'hybris (encore lui!), de ce chirurgien célèbre, qui se plaisait à répéter qu'il n'avait jamais vu d'âme sous son scalpel [2]. Accueillons avec allégresse les recherches qui ébranlent les fondements de la science et de la culture. En prenant toutefois la précaution de mettre au jour l'humour implicite dont elles témoignent, souvent à l'insu de leurs auteurs... Si la métaphysique échappe de nos jours au philosophe, dont le concept a joué si longtemps le rôle de scalpel, il serait imprudent de croire qu'elle est aux mains des savants, physiologistes, biologistes, médecins, techniciens, informaticiens, cognitivistes de tous crins oeuvrant, comme ils le proclament, en équipes multi ou interdisciplinaires. Se faisant fort de mettre la main à la pâte, si l'on peut dire, ab ovo, ils conjuguent les ressources de l'ordinateur avec celles du foetus pour annoncer, par exemple, dans une information toute récente, que «La micro-injection des spermatozoïdes se révèle peu nocive», d'autant que «cette technique, ne semble pas, comparée à la fécondation in vitro classique, à l'origine d'un taux supérieur de malformations.» [3]. Sans que l'on sache si cette nouvelle technique, à bien des égards révolutionnaire, peut doter l'embryon d'un minimum d'âme, puisque les spermatozoïdes ne connaissent guère, dans leur course d'obstacles suicidaire entre les 0 et les 1, que l'ultime et unique vainqueur, le 1 de l'Ovule, à partir de quoi commencent la Dyade, et l'aventure de chacun. Ou, en serait-on venu, comme l'annonçait il y a quelque quarante ans déjà Norbert Wiener dans son étonnant God and Golem Inc., à faire de l'âme une S.A., une société anonyme, seule apte à pénétrer dans le XXIe siècle?[4]

NOTES

  1. Jean-Pierre Changeux, L'homme neuronal, éd. Fayard, Paris, 1983, p. 334, qui récidive, entre autres, dans Les neurones de la raison, La Recherche, no. 244, juin 1992, pp. 705-713, (avec une abondante bibliographie, surtout anglo-saxonne).

  2. Je cite de mémoire parce que j'ai oublié (ou refoulé) son nom, que je serai reconnaissant au lecteur de m'indiquer, soit par fax 323 07 54, soit E-mail Berger@uliis.unil.ch)

  3. Le Monde, 3-4 juillet 1994. A noter, pour dissiper ces brumes biologiques, le chef-d'oeuvre de Paul Klee, intitulé Ab ovo, tout de lumière et de tendresse.

  4. Norbert Wiener, God and Golem Inc. , A Comment on Certain Points where Cybernetics Impinges on Religion , MIT Press, Cambridge (Mass.),1964. dans lequel l'avertissement qu'il donne reste d'une actualité troublante : «If you are playing a war game with a certain conventional interpretation of victory, victory will be the goal at any cost, even at the cost of the extermination of your side, unless this condition of survival is explicitly contained in the definition according to which you program the machine... A goal-seeking mechanism will not necessarily seek our goals unless we design it for that purpose».


article paru dans le Flash informatique spécial été 1994 du 6 septembre 1994