Alice au pays des autoroutes de l'information

par Francis Lapique, SIC-Informatique individuelle

La convergence de trois réseaux, informatique, téléphonique et câblé, est largement commentée dans les magazines d'affaires et la grande presse Les enjeux sont d'importance:

Le rapprochement de ces trois technologies repose sur une approche technique commune: le transport d'informations sous forme de 0 et 1: la numérisation. Mais chacun de ces domaines procède d'un métier industriel différent et n'a ni les capacités ni les forces de s'emparer du gâteau à lui seul. Nous vivons par journaux interposés l'imbroglio des alliances qui se font et se défont. Quels seront les vrais besoins des consommateurs de demain? A quoi va resembler la régie domestique, autrement dit le dispositif chargé de déchiffrer le raz de marée de données numériques qui déferlera dans nos salons? Toutes ces interrogations sont autant d'obstacles que petits et grands devront franchir avec un minimum de dommage sous peine de disqualification qui pourrait coûter très cher.

Comment les choses se présentent-elles en ce mois de septembre 94?
Dans tout ce chaos, une seule chose de sûre, tout est à réinventer: téléviseurs, micros, décodeurs, téléphones.

«Si l'on se projette dans l'avenir» note John Moussouris PDG de Micro Unity Systems Engineering, une petite entreprise de Sunnyvale ( Californie ), «l'autoroute de l'information sera un réseau de fils de cuivre et de fibres de verre, terminé par des morceaux de silicone si petits qu'ils ne coûteront pas plus cher que des ampoules électriques. Ils auront pour fonction de convertir le flux de données brutes sous une forme perceptible par nos sens, à l'instar du filament qui, dans une lampe à incandescence, transforme l'énergie électrique en lumière visible». Je ne sais pas combien de temps cette nouvelle source de lumière ou cette nouvelle forme de communication va mettre pour arriver, tout ce que j'espère c'est que ça ne va prendre pas trop de temps pour être encore là...

Cet article est d'ailleurs le fruit de réflexions personnels inspirées notamment par la lecture du Monde et de Fortune entre juin et septembre 94.

Les fils de cuivre ou les fibres de verres

Au départ les acteurs les mieux placés pour construire l'autoroute sont ceux qui possèdent ces réseaux de fils de cuivre et de fibres de verre, à savoir les câblo-opérateurs et les exploitants de réseaux téléphoniques. Il est bien trop tôt pour désigner celui qui est en tête. Tout ce que l'on constate c'est qu'ils ont des styles de courses différents, reflets d'une sensibilité et de préjugés maison.

Les câblo-opérateurs vouent un attachement indéfectible au décodeur en espérant garder leur mainmise sur le marché. Mais ils ont en mémoire ce jugement de la Federal Communications Commission qui avait jugé, il y a 25 ans, qu'il n'était pas légitime qu'AT&T demeure propriétaire de tous les postes téléphoniques et redoutent un bégaiement de l'histoire. A un niveau moindre, ils redoutent également l'émancipation des fabricants de décodeurs qui ne veulent pas rester confinés dans le marché de la télévision par câble. Certains de ces fabricants comme General Instrument parle d'ordinateur média à large bande.

Les compagnies téléphoniques rêvent à une régie à l'extérieur de chaque maison, avec un service d'autoroute qu'elles envisagent comme un service public tout puissant, soumis à un contrôle central absolu. La déréglementation étant à l'ordre du jour, on en profite pour être le plus gros possible comme ces exploitants des réseaux nationaux suisse, néerlandais et suédois qui envisagent purement et simplement de fusionner à long terme. Ce n'est qu'une perspective mais qui pourrait être le prolongement de l'association déjà constituée sous le non d'Unisource.

Pour financer leurs investissements, câblo-opérateurs et compagnies du téléphone ne manquent pas d'idées. Du côté du câble, la solution serait de fournir des services de télécommunication, et du côté des télécoms la solution serait de fournir des services audiovisuels en utilisant leur technique de transmission numérique asynchrone.

La matière grise électronique

Quant au petit morceau de silicone, évoqué plus haut, c'est évidemment l'élément intelligent, sorte de cerveau électronique du foyer, le reste pouvant se ramener le plus souvent à de la plomberie ou à de l'affichage. Fabricants de téléviseurs, de micro-ordinateurs, de décodeurs, et de boîtiers en tous genres sont tous partis à la conquête de ce Saint Graal du XXIème siècle.

Côté téléviseurs, on va équiper les nouveaux postes de grands écrans offrant une excellente résolution et intégrer une puissance de traitement numérique considérable. Dans cet esprit, un consortium rassemblant MIT, General Instrument, Philips et Thomson travaille à l'élaboration d'un standard de diffusion pour la télévision numérique. On pense aussi offrir la possibilité d'enficher à l'arrière de nos postes des cartes d'extension.

Côté micros, on suit avec intérêt l'évolution de certains câblo-opérateurs comme TCI, qui s'empressent de modifier leur système afin que les utilisateurs de micro puissent disposer d'un modem de raccordement au câble, leur ouvrant l'accès à des serveurs de divertissement domestique, home entertainment, ainsi qu'au réseau Internet.

Côté décodeurs, outre les fabriquants tels que General Instrument et Scientific-Atlanta déjà bien implantés sur le marché, on trouve des constructeurs informatiques tels que Hewlett-Packard, Digital Equipment et Silicon Graphics fascinés pour la découverte de ce nouveau monde.

Tous participent à une partie de poker on l'on joue gros: l'approche micro-ordinateurs, par exemple, peut complètement rater sa cible en confondant téléspectateurs et utilisateurs de micro, les décodeurs décodent des services qui ne correspondent que partiellement à la demande de la clientèle, les téléviseurs s'enfoncent dans un bourbier technologique.

La chaudière

Le débat intéressant est de savoir si cette matière grise électronique va se retrouver dans un seul dispositif ou disséminée en différents points du domicile? L'avenir de bien des entreprises en dépend. Si toute la puissance de traitement est concentrée, les constructeurs du réseau qui le loueront à l'usager feront des affaires en or; si les fonctions de régie domestique sont dispersées dans la maison, les bénéfices iront aux constructeurs de matériel qui vendront lesdits appareils. AT&T penche plutôt pour la première hypothèse avec une chaudière de traitement d'informations pour foyer, composée d'une machine type multi-processeurs. On peut également imaginer des agents de circulation à l'entrée de chaque foyer qui décoderaient les trames de 0/1 et les dirigeraient ensuite vers tel ou tel dispositif à l'image de nos routeurs.

D'autres entreprises comme les compagnies électriques vont rentrer dans la danse. Connectées à un décodeur, central domestique ou toute autre chose, elles pourraient relever les compteurs à distance, voire contrôler de gros appareils ménagers etc.

Pour conclure, je reviendrai sur cette idée du tout est à faire en remarquant que le langage technologique, nos besoins et notre façon de travailler d'aujourd'hui sont trompeurs. Les entreprises gagnantes seront celles qui vont inventer un nouveau langage technologique, de nouveaux besoins et une nouvelle façon de travailler. Un constat personnel et optimiste: la multiplication des centres ou noyaux de diffusion du Savoir et de la Culture vers laquelle nous nous dirigeons, ne peut apporter qu'un impact positif sur l'évolution de nos sociétés.


article paru dans le Flash informatique no 7 du 27 septembre 1994