Éthique ou l'art de se bien conduire

par Milan Crvcanin, Jacqueline Dousson, Jean-Jacques Dumont & Richard Timsit, SIC

Difficile par les temps qui courent, d'ouvrir un journal ou d'allumer son poste de télévision sans entendre les mots-clés Internet, autoroutes de la communication, espace cybernétique et tutti quanti. Vous n'y échapperez pas non plus dans ces colonnes (et encore moins dans ce numéro du FI, voir les articles qui suivent ...). Mais la motivation de cet article est plus concrète qu'un désir bien légitime d'informer ou de faire partager un regard, c'est en effet une sonnette d'alarme que nous voulons tirer: il faut engager très rapidement une réflexion entre des personnes issues de différents milieux de l'École sur les nombreux problèmes éthiques que pose l'utilisation du réseau Internet dans un campus académique comme le nôtre. Actuellement, les choses se passent comme si les comportements étaient en retard par rapport à ces nouvelles technologies.

La toile de fond

Les utilisateurs de l'informatique sont passés d'un environnement quasi familial (un terminal connecté à un ordinateur central, situé sur le même site) à l'état de membres d'une société virtuelle de plus de 20 millions d'individus. La rapidité de cette évolution a empêché une prise de conscience des nouvelles règles du jeu. Qui se rappelle, les engagements pris par l'EPFL quand elle s'est connectée à Internet?

Il ne faut pas que l'enthousiasme que nous partageons tous devant le nouveau phénomène Internet, qui a entraîné une véritable révolution dans les méthodes de travail, nous empêche de nous interroger et de consolider l'idée que nous nous faisons d'un réseau informatique (EPNET -> SWITCH -> Internet). Ceci est devenu d'autant plus urgent que plusieurs forces contradictoires sont en train d'agir au niveau d'Internet:

Questions sans réponse

Cette toile de fond étant esquissée, venons en plus précisément à ce qui motive notre appel. Nous avons déjà rencontré et cela va sans aucun doute s'accélérer dans les mois qui viennent, des situations où nous avons fortement ressenti l'absence de règles de conduite sur lesquelles nous aurions pu nous appuyer:

Même Victor Hugo

Ces cas ne sont que des exemples pour illustrer notre propos: il est indispensable qu'une commission soit mandatée pour entreprendre une réflexion concrète aboutissant à des règles techniquement applicables. La pluralité de sa composition (avec entre autres des représentants des chercheurs pour qui ces outils sont absolument nécessaires dans la vie professionnelle, des étudiants qui grâce à Internet découvrent une nouvelle société et des techniciens de l'informatique) serait un garant de son efficacité. Sans doute devra-t-elle au départ n'avoir que des ambitions modestes et avancer pas à pas. Mais au moins, la démarche sera initiée.

L'École peut être fière de son réseau et de son infrastructure informatique que beaucoup nous envient, mais maîtriser nos ressources informatiques c'est aussi se donner les moyens de réfléchir sur la fonction de l'outil que nous avons entre les mains. Il faut comprendre les enjeux liés à l'utilisation de ce qui n'est plus un simple calculateur mais un moyen fabuleux de partager l'information. Dernier souhait, et non le moindre, que l'École ne tombe pas dans le piège trop facile des interdits et des barrières - ceux-ci, nous l'avons déjà dit plus haut, seront contournés; qu'elle augmente plutôt le niveau de responsabilité de chaque individu, en établissant une Charte d'utilisation du réseau que chaque utilisateur devrait s'engager à respecter. Si quelques dérapages se produisent, ils sont sans doute nécessaires à l'évolution. Comme avec toute nouvelle technique, le droit à l'erreur doit être admis! Il paraît que même Victor Hugo s'inquiétait de voir Paris relié à Berlin par train, car cela permettrait plus facilement à l'armée allemande d'envahir la France - à chaque époque ses obsessions.


article paru dans le Flash informatique no 7 du 27 septembre 1994