Systèmes ouverts: Où en sommes-nous?

par Jean-Jacques Dumont, SIC-Logiciels

Si on excepte l'Object Management Group, dont le succès semble persister mais dont les objectifs sont quand même plus spécifiques, il ne reste plus guère depuis la disparition d'Unix International que deux organisations pour perpétuer le mythe de l'ouverture en informatique: le vénérable X/Open et New OSF, la résultante de l'amalgame de l'ancien OSF et de COSE (fig. 1).

La grande nouveauté, c'est en fait la mise en commun de toutes les forces pour la défense d'Unix face à l'omniprésence de Microsoft avec Windows et ses héritiers (NT, Chicago, Daytona, Cairo), mais aussi face à plusieurs outsiders aux dents longues, certes propriétaires mais tout aussi portables: NeXTStep, OS/2 ou encore Taligent.

L'OSF Member Meeting (24-26 Mai, 1994)

Il était surprenant et amusant lors de ce meeting de voir siéger sur une même estrade, sous le feu des projecteurs, les officiels représentants de DEC, IBM, HP, Hitachi (les anciens) et de Sun, Novell, AT&T, Fujitsu (les nouveaux).

Tout ce show médiatique consistait à essayer de rendre crédible aux yeux des développeurs et utilisateurs cette nouvelle structure visant à faire converger les innombrables variétés actuelles d'Unix, et de créer ainsi un monde merveilleux où les applications pourraient tourner indifféremment sur n'importe quel système, ou interopérer sans anicroche après avoir été distribuées sur un parc de machines hétérogènes.

Seulement, il y a un hic: pour cela, il faudra que chacun s'aligne sur les mêmes spécifications, en fait partage le même code (ce qui est la seule façon d'assumer la compatibilité à peu de frais) malgré tous ces intérêts divergents et une tradition partagée de luttes sans merci. Résoudre le problème bosniaque est une sinécure en comparaison...

En fait, la survie de l'OSF (pardon, du New OSF) et en conséquence d'Unix, tient en une seule condition: il faut que le nouveau processus dénommé PST (Pre-Selected Technology) fonctionne de façon efficace, avec des partenaires honnêtes.

Ce processus comporte cinq étapes itératives:

  1. spécifications d'une architecture «roadmap»;
  2. formulation de propositions de projets;
  3. établissement du projet: financement, désignation d'un maître d'¦uvre;
  4. exécution du développement;
  5. mise à disposition du code et des spécifications, réinjectées à la phase 1.

Le nouveau rôle de l'OSF est d'assurer un déroulement correct et efficace de ces phases et une redistribution équitable des bénéfices, selon les investissements des partenaires. Quant à X/Open, il intervient au départ, lors de l'établissement de la roadmap, et à l'arrivée, lorsqu'il s'agit d'entériner les spécifications issues du processus. Il fournira également les outils de vérification de conformité par rapport à son code de portabilité (XPG) (fig 2).

Mais, vous inquiéterez-vous certainement cher lecteur, que deviendront les actuels produits de l'OSF, maintenant que leurs ex-farouches adversaires se sont joints à la structure commune? L'autre grand objectif du User Meeting était de nous rassurer à ce sujet. Message: le support continue sans modification pour les produits existants et le développement continuera pour ceux qui ne sont pas arrivés encore à maturité, jusqu'au moment où ils pourront être englobés dans un nouveau projet PST.

Quelques détails

Motif

Motif 2.0 est annoncé pour cet été. Il sera extensible, aura de nouveaux widgets, assurera les écrans virtuels et le workspace management, inclura drag&drop et cut&paste. C'est à ce moment qu'il pourra entrer dans le processus PST (en fait, l'OSF espère qu'il donnera naissance à plusieurs projets pour l'évolution de l'interface utilisateur).

OSF/1

La version 1.2 a déjà été distribuée, mais elle ne comporte que des corrections. La version 1.3 annoncée pour ce mois encore est par contre très différente: elle sera en effet «serveurisée», avec un noyau Mach 3 épuré de tout code Unix à redevance. En même temps, le Research Institute continue son programme de modularisation avec son objectif médiatique: «Des TeraFlops pour tous».

DCE

La version 1.1 est annoncée pour la fin de l'année. Les améliorations porteront sur l'administration (cellules hiérarchisées), l'internationalisation et la sécurité (support de GSS). La suite est prévue dans le cadre de PST. On recherche des sponsors...

DME

Tout va bien: le projet est terminé! Ce qui signifie en termes réalistes que les énormes ambitions du projet ont été fortement revues à la baisse. Il en reste quand même quelques services, simplement posés sur DCE mais sans intégration au framework objets défini par l'OMG (exit Tivoli), ainsi que NMO (Network Management Option), qui n'est en fait autre chose que l'OpenView d'HP légèrement remodelé (sans intégration à DCE en tous cas!). Si quelqu'un comprend l'utilité d'une telle quincaillerie, je serai heureux de faire sa connaissance. Mais il y aura peut-être une suite (CORBAification, etc.), si des sponsors PST se présententŠ

ANDF

Malgré l'évidente mauvaise volonté des constructeurs, ce produit continue son bonhomme de chemin, grâce au support de l'US Air Force et du projet européen GLUE. X/Open s'en fait aussi le champion à travers son projet DEPLOY. L'intérêt est d'autant plus grand pour l'utilisateur que se développe maintenant un projet ANDF parallèle, dont le but est d'assurer la portabilité des applications parallélisées à travers diverses architectures. Un peu comme HPF, mais indépendamment de Fortran. Good luck!

Finalement, signalons que le Research Institute de l'OSF se passionne comme nous tous pour WWW, mosaic et tutti quanti. Une collaboration avec HP semble se dégager pour développer des browser intelligents et des serveurs plus fiables, ainsi que pour assurer l'intégration de Kerberos, X.500, l'encryption,Š bref tout ce qui manque actuellement au concept pour qu'il puisse vraiment être pris très au sérieux.


article paru dans le Flash informatique no 6 du 21 juin 1994