Serveur WWW de l'EPFL
ou des souris et des hommes

par Milan Crvcanin, SIC - Etat-major

Note de la rédaction

L'aventure WWW / Mosaic annoncée par l'article «Mosaic, vers une nouvelle culture» paru dans le Flash informatique n° 2/94 continue à l'EPFL. L'article qui suit donne une idée des réflexions qui sont à l'ordre du jour dans différents groupes de travail. Tout cela nous promet une évolution positive si nous savons maintenir l'enthousiasme et l'effort qui ont accompagné le début du projet.

Introduction

Depuis la prolifération des ordinateurs des visionnaires nous annoncent l'avènement d'une civilisation globale, basée sur la communication et le partage de l'information. La création de réseaux informatiques mondiaux nous a fait avancer dans cette direction en offrant la possibilité de communiquer. Internet, le plus important réseau informatique mondial, relie actuellement environ 13'000 réseaux locaux comportant plus de 1'800'000 ordinateurs. Son taux de croissance annuel voisine les 100 %.

Les réseaux informatiques tels qu'ils se présentaient il y a seulement quelques mois, offraient la possibilité, mais pas la facilité, de communiquer et la plupart des outils de communication n'était pas à la portée du premier profane venu. Avec l'arrivée du système de répartition des informations sur le réseau WWW (World Wide Web) et de l'outil de consultation associé Mosaic ceci n'est plus vrai. L'amélioration de la convivialité ainsi apportée a provoqué un vrai raz-de-marée ­ plus d'un millier de serveurs WWW sont déjà disponibles. Certains pensent même que le couple WWW/Mosaic va amener une synergie capable de créer toute une nouvelle industrie.

Un immense marché mondial

Il est indiscutable que nous venons de franchir un nouveau et grand pas vers un monde ouvert, vers un monde de communication, vers cette civilisation globale. Et dans ce monde nouveau beaucoup de choses vont changer radicalement.
Les structures vont changer. Les exigences des activités professionnelles accélèrent déjà le rythme d'ouverture des compagnies aux communications et d'intégration de technologies distribuées dans leurs systèmes d'information.
Les débouchés vont changer. La possibilité d'importer électroniquement des services professionnels bon marché pourrait être un des enjeux commerciaux majeurs du prochain siècle. Nous aussi, nous allons changer. La quantité d'informations disponibles dépasse non seulement notre capacité de les utiliser pleinement, mais également la simple possibilité d'être au courant de leur existence. Quel que soit notre champ d'activité, nous devons nous résigner au fait que nous ne serons même pas en mesure d'avoir connaissance d'une bonne partie d'activités qui s'y passent. Nous serons forcés de développer des stratégies nous permettant d'avoir au moins une vue synthétique sur nos divers domaines d'intérêt. Pour survivre, nous sommes condamnés à nous adapter à cette nouvelle situation, à communiquer, de plus en plus, et à nous informer, de mieux en mieux. Un immense marché mondial d'information et de communication, construit sur les réseaux informatiques et les serveurs d'information, est en train de se mettre en place pour répondre à ce besoin. Pour essayer de le cerner jetons un coup d'oeil sur l'information en tant que bien de consommation et regardons les motivations des acteurs de ce marché.

Côté fournisseurs

Arrêtons nous d'abord sur les fournisseurs d'information. Un individu ou un groupe peut ressentir le besoin de signaler son existence, de dire au monde entier "Je suis là!". La fameuse fenêtre "Hello world!" connu de tout utilisateur de X-Window est là pour le confirmer. C'est peut être puéril, mais combien humain. Pour ce faire, créer un serveur et le mettre sur le réseau est devenu enfantin.
Allons un pas plus loin.
Des chercheurs peuvent ressentir le besoin de se faire connaītre et de s'intégrer dans une communauté de recherche. Un serveur peut parfaitement remplir ce rôle de lien associatif.

Le souhait d'améliorer sa visibilité, de se faire connaītre de ses partenaires potentiels peut être à l'origine d'un serveur. Un bon nombre de serveurs universitaires jouent, tout au moins en partie, ce rôle promotionnel.
Des entreprises offrant biens et services peuvent également utiliser un serveur pour améliorer l'information à la clientèle et, comme c'est souvent le cas dans le domaine informatique, assurer le premier niveau d'aide technique. Des sociétés comme Digital, Xerox, Novell, entre autres, sont actuellement en train d'explorer les possibilités commerciales offertes par Mosaic.

Cette liste est loin d'être exhaustive. Toutes ces motivations, et beaucoup d'autres encore, peuvent se mélanger lors de la décision de la mise sur pied d'un serveur d'information.

Côté consommateurs

Chez les consommateurs, la situation est tout aussi variée. Il y a le flāneur, celui qui se lance sur le réseau sans but précis et qui va de serveur en serveur en s'arrêtant en fonction de l'humeur du moment. Il s'agit d'une activité ludique, parfois formative et culturelle si le hasard du parcours inclut, par exemple, une halte sur l'article illustré sur le palais de Dioclétien à Split.
Il y a l'informaticien ou l'utilisateur branché qui souhaite s'intégrer dans la vaste communauté informatique mondiale et être au courant de ce qui s'y passe, justifiant ainsi sa flānerie par des motifs professionnels.
Il y a celui qui cherche des renseignements sur un sujet plus ou moins bien cerné et qui veut bien naviguer sur le réseau à condition toutefois d'avoir une bonne chance d'aboutir et de trouver des informations intéressantes.
Il y a aussi celui qui cherche la réponse à une question bien précise, tel le numéro du fax d'un collègue ou la liste des conférences programmées pour la semaine prochaine, et qui souhaite l'obtenir sans perdre du temps à naviguer de serveur en serveur et de document en document. Cette liste-là n'est pas, non plus, exhaustive. Et, n'oublions pas que nous tous pouvons, tour à tour, appartenir à des catégories différentes et que, pour certains d'entre nous, nous sommes à la fois fournisseur et consommateur.

Un peintre au clavier ou un informaticien devant un chevalet

Voyons maintenant comment se présente l'information disponible sur le réseau. Tout en pouvant être très structurée et bien organisée à l'intérieur d'un serveur particulier, au niveau du réseau elle est très peu, pour ne pas dire pas du tout, structurée. Un certain nombre d'annuaires des serveurs existe bien, mais tout serveur se présente potentiellement sous le même aspect et sur le même niveau. Le caractère hypermédia du WWW peut pallier ce manque de structure en permettant de baliser des chemins à travers les serveurs et les documents. N'empêche que le chemin qui mène à l'information est souvent long et malaisé.
Du côté de la qualité et de la fiabilité de l'information, les seules garanties sont le nom et la renommée de son fournisseur. Il n'y a pas et, tant que le service sera gratuit, il n'y aura pas de contrôle de qualité ni de lien fort entre l'offre et la demande.
N'oublions pas les coûts. Fournir l'information et, encore plus, la tenir à jour, prend du temps; naviguer sur le réseau à la recherche d'une information aussi. Tout cela coūte. Les lignes téléphoniques ne sont pas gratuites non plus, même si cet argent ne sort pas directement de notre poche.
Et n'oublions surtout pas l'effort nécessaire qui est, lui, directement lié au niveau de la culture informatique atteinte par un acteur potentiel dans ce marché de l'information. Les personnes en possession ou à la recherche d'informations ne sont, dans leur immense majorité, pas des informaticiens. Pour elles, cliquer avec la souris n'est pas aussi naturel que de respirer, elles ne sont pas forcément à l'aise devant une interface utilisateur, surtout quand celle-ci ne comporte pas un traītre mot de sa langue maternelle. L'informaticien a souvent tendance à croire que ne pas saisir du premier coup d'oeil qu'il faut successivement cliquer sur Navigate et Add current to hotlist pour plus tard retrouver d'un seul clic le document courant représente au mieux la preuve d'une mauvaise volonté manifeste et au pire un signe d'attardement mental. Il ne s'imagine pas un seul instant être lui-même devant un texte de loi, une comptabilité analytique, un chevalet de peintre ou une table d'opération. Il y serait probablement bien plus maladroit qu'un juriste, un comptable, un artiste ou un chirurgien devant un écran d'ordinateur. L'informaticien manque parfois de modestie et de tolérance...
L'ordinateur, même s'il fait de plus en plus partie de notre quotidien, même dans un environnement technique, reste intimidant pour un bon nombre de gens. L'utilisation de l'ordinateur n'est pas innée, elle n'est même pas vraiment intuitive, sinon à quoi servent tous ces cours Word, Excel et autres. L'utilisation de l'ordinateur s'apprend et cet apprentissage demande de l'effort. Parfois même beaucoup d'effort. Et du temps. Il faut investir et s'investir pour améliorer la culture informatique des individus avant de pouvoir tirer tout le bénéfice des réseaux informatiques.
On peut en conclure qu'informer et s'informer ne sont pas des tāches triviales. Les outils informatiques et l'enthousiasme sont certes indispensables, mais de loin pas suffisants pour garantir le succès de la mise sur pied d'un serveur d'information. Avant de se lancer dans une telle aventure il faut définir clairement nos motivations, le public visé, nos objectifs et les moyens nécessaires. Et, comme pour tout projet, définir son organisation et les responsabilités.

à l'EPFL

Plusieurs groupes, laboratoires, services et départements de l'Ecole ont déjà créé des serveurs d'information WWW pour répondre à leurs propres besoins. Un serveur WWW de l'EPFL, fruit de la collaboration entre le Service de presse et information, le Service informatique central et le Service informatique de l'administration est également en train de voir le jour. Lors de sa dernière séance la Commission technique informatique a créé un groupe de travail qui doit se pencher sur l'aspect technique du problème des serveurs d'information et en rendre compte fin mai.
La motivation pour créer un serveur WWW de l'EPFL est multiple:

Le public visé est aussi bien externe et international pour ce qui concerne la vie académique et la recherche, qu'interne pour ce qui concerne le fonctionnement même de l'Ecole.
Les objectifs sont également multiples et dépendent en partie du public visé. Tant qu'il s'agit d'activités de recherche l'objectif est de donner un maximum de liberté d'expression aux unités tout en assurant la cohérence de l'ensemble des informations. Il est en effet souhaitable que toute unité ait un maximum de liberté pour présenter ses propres activités sur son propre serveur. Par contre, il appartient aux départements de consolider ces serveurs pour fournir une image cohérente de leurs activités et de leur personnalité et il appartient à l'Ecole de fournir des informations générales et de consolider les serveurs des départements afin que l'image donnée par l'ensemble soit cohérente et aussi complète que possible.
En ce qui concerne le fonctionnement de l'Ecole, les objectifs sont d'améliorer la qualité et la disponibilité de l'information ainsi que d'accélérer et d'automatiser sa circulation.
Dans les deux cas l'effort à fournir pour monter et faire vivre le serveur est considérable. Il s'agit tout d'abord de former et de motiver les gens et surtout de responsabiliser ceux qui diffusent l'information. Ceux qui consentent à l'effort pour fournir l'information doivent en retour percevoir l'utilité de cet effort, je dirais «toucher un bénéfice», afin de persister dans cet effort et de continuer à tenir l'information à jour même quand l'enthousiasme de début aura diminué. Ceux qui utilisent le serveur doivent pouvoir communiquer avec ceux qui l'alimentent afin de leur montrer que leurs efforts sont appréciés et de les aider à améliorer et à compléter l'information. Il n'y a qu'en établissant ce lien direct que l'on peut adapter l'information fournie aux besoins des utilisateurs.
Le succès est à chercher dans l'équilibre entre la décentralisation des responsabilités pour fournir et maintenir à jour l'information et la centralisation du contrôle de sa disponibilité, de sa pertinence, de sa cohérence et de sa pérennité.

article paru dans le Flash informatique no 4 du 19 avril 1994