FI-spécial été 1

Concours de la meilleure nouvelle

Nouvelle retenue par le jury:


Pingouins sur banquise
(huile sur toile)

Aymar


Je m'appelle Bill Gates. J'ai soixante six ans et les pingouins sont plutôt gentils avec moi.
J'écris ces mémoires au crayon car ce papier devrait être plus durable que des cartes flash et que de toute façon ma machine ne fonctionne pas par moins trente degrés.


Devenu roi de l'informatique par le bluff et l'intimidation (pour ceux qui s'en souviennent encore), j'ai eu l'envie de conquérir de nouveaux horizons. Dominer l'intelligence du monde, fut-elle artificielle, me plaisait mais cela ne me semblait pas suffisant pour que mon humanité universelle soit reconnue par les générations futures. Je décidais alors d'utiliser ma richesse pour accaparer l'expression artistique.


Je souris en me revoyant jeune-homme courir les musées du monde pour obtenir des licences d'exclusivité en matière de reproduction des oeuvres. Plus tard, grâce à ma société Corbis, j'ai mis la main sur les archives photographiques des grandes agences de presse. Un bon début.


Mes objectifs réclamaient évidemment un contrôle de la production passée mais surtout une normalisation des produits futurs: peinture, sculpture, architecture.
Je me réservais la musique pour plus tard. Car qui trop embrasse mal étreint.


Alors, je m'entourais de conseillers pour jeter les bases d'un art standard, populaire, défini, mais évolutif. Il fallait une expression instantanément identifiable (le public préfère reconnaître que connaître), laissant un tout petit peu de place à la libre interprétation et qui permette une évolution dans ses formes et ses couleurs.


Je vous épargne les détails ; à moins que ce carnet se perde pour trop longtemps ou que vous veniez d'une autre planète, vous avez en tête ce style pour lequel j'ai emprunté à Léonard de Vinci, Picasso et Sony.
La suite consistait à multiplier publications, reportages et conférences, à organiser des ventes destinées à faire monter les enchères. Les oeuvres coûteuses sont toujours plus belles.


Cette manière de procéder fit merveille. On me voyait partout, je renflouais les musées d'art contemporains, je rénovais les banlieues déshéritées, je décorais les villes, je répandais la bonne parole et semais le bon grain... Enfin, j'ouvrais des écoles d'art et créais des prix à ma gloire.


Un lancement impeccable! Suivi par un conformisme ambiant dont l'ampleur me stupéfia. Après quelques années d'investissement, je me trouvais à la tête d'un empire spirituel confinant au religieux. J'étais le maitre du Beau, l'arbitre des élégances !


En fait, j'offrais un confort intellectuel d'un moelleux inconnu jusqu'alors.
Une majorité trouva mon style beau, élégant, pratique, aussi indispensable que la nouvelle version de Word 2014. Et pourquoi vouloir autre chose? La classe politique se sentit naturellement proche de ces nombreux électeurs et se vautra dans cet extraordinaire oreiller de paresse.


Ce furent vraiment les meilleures années de ma vie. Je me suis amusé comme un enfant, induisant tour à tour des périodes roses, bleues, soleil, rondes, victoriennes ou sensuelles... multipliant les styles de décoration, les forme de voitures, les matières à la mode.
Je devrais écrire un poème à la gloire du conformisme et un autre sanctifiant mes programmes aux multiples versions:


Les logiciels incompatibles
Vous mettent d'humeur bien irrascible
C'est fait exprès, on vous l'assure
Mais le remède n'est pas dur
Il faut charger le nouveau soft
Et faire un chèque à Microsoft


Bien sûr, il y eut quelques mouvements de résistance à cette mainmise culturelle. Je me rappelle ce français qui utilisait une pomme pour sa propagande. Bien trouvé, la pomme ; identifiable, sympatique, sain, racines du terroir... mais cela ne dura pas et il n'en resta bientôt que les pépins!


Je coulais alors des jours heureux, riches et paisibles, entouré d'une cour nombreuse et prévenante prête à tout pour me distraire.
La puissance de mon empire était tellement bien assise - informatique, réseaux, argent, culture - que je ne me méfiais plus beaucoup. A tort. En dehors de l'art officiel, il y a toujours eu des manifestations d'oeuvres originales, parfois intéressantes, voire sublimes, mais toujours locales ou mineures à une échelle économique ou populaire.


L'exception est venue d'un étudiant des Beaux-Arts qui avait violemment refusé de se plier à la mode imposée et s'était exilé dans le Grand-Nord.
A l'abri de notre civilisation, il avait développé une passion pour ces immenses étendues sauvages et construit secrètement une oeuvre pictural impressionnante.
Après dix années de travail et de recherche, il ouvrit un site internet d'une beauté et d'une richesse éblouissante. Les pingouins furent les héros de sa première exposition virtuelle. Quelle vie! quelle lumière! Un succès fulgurant, irrépressible, dévastateur, relayé par d'innombrables serveurs indépendants.


Le public s'était-il lassé de moi à la longue ? Je faisais pourtant bien attention à renouveler formes, couleurs, matériaux, fonctionnalités, incompatibilités... Je me mis à étudier très attentivement les images disponibles, peut-être pour me persuader de l'innocuité de ce peintre.
Mais, plus je regardais ces pingouins et leur banquise, plus je me sentais attiré par la tranquillité et l'émotion qu'ils rayonnaient. Ce paysage dépouillé aux couleurs subtiles, ces habitants maladroits mais beaux et paisibles... quelle leçon de vie.
Je tentais de prendre contact avec l'artiste qui opposa une stricte fin de non-recevoir. Ni lui ni ses oeuvres n'étaient à vendre. Il vivait de peu et l'émotion suscitée par ses toiles le comblait.
L'énorme popularité des pingouins ressemblait à une fissure béante dans mon navire qui menaçait de sombrer comme le Titanic.


Si je voulais vaincre, je devais comprendre mon adversaire. C'est-à-dire ressentir les mêmes impressions pour vivre sa démarche intellectuelle, artistique et spirituelle.


Je partis donc pour le Grand-Nord. Et après une brève escale à la pittoresque Reykjavik, je posais enfin le pied sur la banquise.
La solitude étant indispensable à ma recherche, je laissais mon camp de base et mes hommes pour continuer en traineau à chiens. Naturellement, je suis parti avec des vivres en abondance et les meilleurs équipements de communication.


Que dire de plus. J'ai rencontré des colonies de pingouins. Je les ai suivi. Je les ai observé sans impatience. Ils sont toujours plus nombreux. Les chiens devenant nerveux, je leur ai rendu la liberté. Et maintenant, je vis parmi ces gros oiseaux qui m'acceptent placidement. Je peux même jouer avec eux. J'ai froid mais je suis en paix. Le paysage est absolument magnifique. Faut-il vraiment rentrer ?


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© FI-sp-1 du 4 septembre 1